Le silence de l'Orque


Il s’appelait Hankinn. Les enfants l’avaient déjà remarqué, marchant près d’eux, s’arrêtant pour les regarder jouer. Il avait leur âge, mais toute sa personne semblait enfermée dans un profond mutisme. Soit il marchait, seul, au hasard, soit il retournait près des autres enfants et, restant à distance respectable, il les regardait jouer. Ses cheveux, d’un noir de charbon, s’inventaient leur chemin sans ordre et sans raison en une masse compacte tombant jusqu’à ses épaules. Même lorsque son visage était détendu, le regard semblait grave et préoccupé. Chacun de ses gestes, même les plus anodins, s’ajustait avec une telle économie, une telle sécheresse qu’il paraissait souvent immobile. Tout son être semblait tourné vers l’intérieur, si ce n’est les deux miroirs de son âme, ses yeux, qui observaient avec une curieuse insistance la bande d’enfants s’inventant mille jeux.

Ce jour-là, il se leva, marcha doucement, empreint d’hésitations, vers Aïdan et Elldyr occupés à lancer de gros morceaux de bois le plus loin possible. Son ton était effacé, timide. Il n’osa pas les regarder dans les yeux quand il leur demanda s’il pouvait jouer avec eux. Elldyr hésita, Aïdan le scruta. Ils acceptèrent, puis lui demandèrent qui il était. Il déclina son nom. Quand on lui demanda qui étaient ses parents, il baissa la tête et dit, sur un ton de fausse indifférence, qu’ils étaient morts. Il avait un cheval, ajouta-t-il, et il savait élever les chèvres, même s’il admit n’avoir pas de chèvres. Il s’était mis avec la caravane quelques semaines auparavant et depuis, il faisait quelques travaux pour certaines gens qui lui assuraient un repas et un endroit pour dormir.

Elldyr lui demanda quel jeu le tentait. Toujours avec ce mélange de timidité et d’apparente indifférence, il proposa un nouveau jeu qui, selon lui, était beaucoup plus intéressant. Ils en demandèrent des précisons et, pour toute explication, Hankinn prit un morceau de bois bien droit et assez fin, invita quiconque à en prendre un autre du même calibre et demanda à un volontaire de l’attaquer. Hankinn se positionna alors et se mit en garde avec une parfaite maîtrise, comme si le bâton de bois avait été une épée. Aïdan se proposa, se mit en garde à son tour et un combat commença. Il ne fallut guère plus de dix secondes à Hankinn pour désarmer son adversaire, sous le regard abasourdi des autres. Une lueur de surprise parcourut le regard d’Aïdan. Il considéra son bâton gisant au sol, il regarda sa main qui n’avait pas su le garder et il brisa le silence par une conclusion simple.

- Ton jeu, Hankinn, est beaucoup plus amusant…

Elldyr s’avança de deux pas.

- Tu pourrais nous l’apprendre ?

- Oui, répondit Hankinn, mais j’aimerais vous demander quelque chose…

- Quoi ?

- Je veux faire partie de votre groupe.

Elldyr et Aïdan se regardèrent.

- Sais-tu de quel groupe il s’agit ? demanda Elldyr.

- C’est un groupe qui vous rend tous unis, se borna-t-il à répondre.

- C’est plus compliqué. Je t’en parlerai plus tard, et nous verrons alors si tu peux faire partie de notre groupe. D’où connais-tu ce jeu ?

- Ceux qui ont massacré mon village m’ont recueilli. J’avais deux ans. C’étaient des soldats. J’ai vécu parmi eux. J’ai été mis aux cantines. Je les ai vus faire, et ils m’ont enseigné.

- Pourquoi les as-tu quittés ?

Hankinn baissa les yeux. Il ne savait pas comment formuler sa réponse.

- J’ai commencé à voir quelqu’un…

- Qui ?

- Quelqu’un ; un homme. D’abord je ne le voyais que dans mes rêves, puis je le voyais même quand j’étais réveillé. Mais les autres ne le voyaient pas. Je sais qu’il est là. Je crois que c’est mon père.

- Ton père est un esprit errant ?

- Je ne sais pas. Peut-être. Je ne sais pas si c’est çà.

- Ton père s’appelait Caerwyn ?

- Non.

Elldyr s’en voulut d’avoir révélé ce nom, d’autant plus qu’il se souvint que Caerwyn n’avait pas eut le temps de laisser d’enfants.

- Ton père voulait que tu partes ? reprit-il.

- Je ne voulais plus rester parmi les soldats. Je ne sais pas.

Un silence indécis les gagna. Elldyr avait beau observer cet étrange regard, il n’en apprenait rien de plus.

- Enseigne-nous ton jeu.

Hankinn acquiesça de la tête. Chacun chercha dans l’urgence un morceau de bois pouvant ressembler à une épée. Anwen demanda :

- Je peux jouer, moi aussi ?

- Avec une épée plus courte alors ; un long couteau. Tes bras ne pourront pas tenir une épée.

Chacun trouva son bâton de fortune et ils se rassemblèrent autour de Hankinn qui ressentait déjà la première joie secrète, enfantine, de se sentir dans un groupe où il avait une place

- D’abord, vous devez savoir placer vos pieds. Non, pas comme ça, regardez-moi. Ensuite, le bâton comme ça. Les genoux légèrement fléchis…

(……)

- La forêt était le lieu de rassemblement de beaucoup d’entre eux. Certains provenaient d’êtres humains, mais beaucoup provenaient d’autres essences. Beaucoup avaient voyagé maintes et maintes fois, changeant de famille quand ils changeaient de forme, et n’avaient jamais connu le corps d’un être humain. L’esprit rencontra des êtres étonnants. Certains avaient trouvé refuge dans l’arbre de leur choix et gambadaient dans la forêt, euphoriques à l’approche du printemps, éclatants aux jours d’été et d’une société plus calme et plus intime quand venait l’automne. Ils entraient en sommeil dans la sève de l’arbre, jusqu’au prochain réveil. D’autres avaient choisi leur demeure dans la senteur d’une fleur, et nageaient dans l’air environnant avec la légèreté du papillon, mais une fois la saison passée, n’ayant pas appris la manière calme de l’arbre, de la mousse ou des hautes herbes discrètes et tenaces, ils se remettaient à errer à la recherche d’une forme adaptée à leur évanescence et disposée à les accueillir. Un jour il rencontra une vieille âme qui avait choisi sa demeure dans un jeune tilleul. Voguant sur la brise, ils conversèrent et il lui raconta sa peine. Une saison auparavant, il avait souvent vu, à son pied, un être se promener. Sa fraîcheur d’âme était si belle, elle prenait une forme si gracieuse, à la chevelure si légère, aux gestes doux, que son cœur voulut gagner sa compagnie. Il lui offrit tout le jardin des fleurs en bouton qui ornait déjà ses branches mais la belle, toute habillée de rouge, avait choisi la senteur délicate des coquelicots pour refuge, et bien que son cœur vacillait aussi aux frémissements de ses branches aux feuilles d’un vert encore fragile. Ils convinrent de se rencontrer souvent, lui en parcourant la prairie les jours de soleil incandescent, elle en se réfugiant sous ses branches les jours de pluie. Ce fut un temps heureux, jusqu’au jour où un troupeau de cerfs arriva sur la prairie, piétinant les coquelicots que l’insouciante avait choisi pour unique refuge. Sa robe se froissa et elle prit l’apparence d’un songe. Depuis, le vieil esprit se lamentait et explorait toute la forêt à la recherche de parterres de coquelicots, espérant y retrouver son aimée. L’esprit rencontra aussi des êtres assez fins et d’une approche assez délicate pour être admis dans la compagnie de certains faucons et, quand venait l’hiver, d’être accueillis entre leurs ailes pour les accompagner durant leurs migrations vers les terres chaudes. Ainsi, ils n’étaient pas astreints à entrer dans le sommeil de la sève de l’arbre. On dit que certains sont restés des esprits voyageurs, parcourant la terre sans répit. L’esprit fit encore bien des rencontres, avide d’apprendre sur la vie et les usages des autres, quand il…