La nuit d'un instant


Le froid entama ses dernières résistances. Le vent hurlait autour de son corps qui se recroquevilla. Il eut du mal à respirer et ses jambes répondaient de plus en plus difficilement. Il se limita à faire des petits pas hésitants pendant que les rafales d’une rare violence charriaient une neige dense qui frappait sa peau et imbibait ses vêtements. Il garda la tête basse et avança au hasard, incapable de voir autour de lui. Sa colère s’animait contre du vide : il ne pouvait pas vaincre le froid, il ne pouvait que reculer face à ses morsures. Pour la première fois, il ressentit de la crainte.

Il ferma les yeux fouettés par la glace et avança comme un aveugle. Il refusait de lâcher prise : finir de cette manière lui faisait songer à un châtiment ; il en niait le verdict. Mené à la limite de ses forces, il vit que sans une issue rapide, il allait être figé sur place, seul, au milieu de la tempête glaciale. C’était une triste fin qu’il voyait là. Il n’était pas décent de mourir ainsi.

Il se cogna contre de la rocaille et chercha à tâtons un recoin pouvant le protéger du vent, mais n’en trouva pas. Il suivit une paroi verticale et régulière, et arriva sur un amas de grosses roches, fruit d’un ancien éboulement. Il réunit encore une fois ses forces pour le gravir, chuta une première fois, se releva, chuta encore, s’appuya contre la paroi pour se relever, sentit son pied entrer dans une cavité, perdit à nouveau l’équilibre, s’écrasa douloureusement contre des saillies qui lui blessèrent les côtes et le visage, et ne trouva plus le courage de se lever. Alors, crispé de douleur et de froid, il récita une strophe de l’Edda du Très-Haut pour se préparer à son ultime voyage. Sa mâchoire tremblotante lui laissa à peine la possibilité de murmurer quelques mots.

Meurent les biens,

Meurent les parents

Et toi, tu mourras de même ;

Mais je sais une chose

Qui jamais ne meurt :

Le jugement porté sur chaque mort.

 

 Malgré l’heure tardive, personne ne dormait. Thurídr, la maîtresse de maison, ordonna qu’on rajoute une grosse bûche dans le feu, car la nuit allait être longue. Elle tourna, et tourna encore dans la pièce, se rassit, tenta de filer un moment, se releva et se remit à marcher de long en large. Elle contempla un moment le crépitement du feu qui enlaçait la bûche nouvellement posée, leva des yeux nerveux vers le plafond, implorant que là-bas, quelque part, un dieu ami soit disposé à écouter sa prière.

L’esclave, envoyé quelques heures auparavant, revint avec des bonnes nouvelles : Gils-le-Devin était chez lui, et il avait accepté de venir au plus vite.

Peu après, on frappa. Gils entra et alla droit vers Thurídr, lui demandant la raison d’une telle urgence. Elle le remercia chaleureusement d’avoir accepté de venir.

- As-tu vu les nuages menaçants qui se sont concentrés sur la montagne ? demanda-t-elle.

- Je les ai vus.

- Qu’en as-tu pensé ?

- Pourquoi me le demandes-tu ?

- Björn est là-bas. Il rentrait chez lui, après être venu me voir. Que te disent ces nuages, ces vents contraires ?

- J’y vois une colère, mais je n’ai pas cherché davantage.

- Je te supplie de me dire si Björn rentrera chez lui sain et sauf.

Gils soupira un instant et réfléchit.

- Dis aux servantes de s’en aller. Nous devons rester seuls dans la pièce.

Gils se débarrassa de son lourd manteau, le déposa sa besace non loin du feu et s’assit d’un air songeur. Sans déranger son silence, Thurídr s’approcha, s’agenouilla près de lui et murmura :

- Qui ?

- Je vois de l’argent.

- Quel argent ?

- Un homme a payé une sorcière pour soulever cette tempête. L’homme ressemble à ton mari.

- Qui a-t-il payé ?

Gils appuya son front contre sa main et ne bougea plus. Thurídr baissa les yeux et attendit. Pendant un temps, le reflet des flammes fut le seul mouvement dans la pièce.

- Thorgrima, s’exclama-t-il brusquement en relevant la tête. C’est elle. Ton mari l’a payée pour que Björn ne puisse pas revenir chez lui et meure dans les montagnes.

Thurídr sentit monter autant de colère que  de larmes.

- Gils, je t’en supplie, protège-le.

- Je ne peux pas faire çà. Je peux voir ce qui est ou ce qui sera, je ne peux pas influer sur les éléments.

- Si tu sais voir l’avenir, alors dis-moi s’il pourra rentrer chez lui.

- Ce n’est pas simple… Beaucoup de choses confuses, contradictoires, viennent à moi. C’est  difficile à lire.

- Que vois-tu ?

- S’il réchappe à cette tempête, la mer l’emmènera, mais ne le ramènera pas.

- Où va-t-elle l’emmener ?

- Dans un autre monde, mais pas celui des morts.

- Mais cette nuit, Gils ?

- Je ne sais pas.

- J’ai un bouc à la toison sans tache dans l’étable. Si nous le sacrifions ce soir à Thórr, pourrons-nous le supplier de lui venir en aide ?

- Ce n’est pas ainsi que l’on agit. Björn n’a jamais été assidu en amitié avec les dieux. Thórr le sait certainement, et laissera faire. Si Björn doit mourir, nous ne pourrons pas changer le destin.

- Ce n’est pas le destin ! C’est l’action d’une sorcière ! Gils, ne m’abandonne pas…

Gils appuya son front sur ses deux mains, ferma les yeux et médita. Alors qu’il tendait ses mains vers le feu pour se réchauffer, il eut une intuition.

- Il y a peut-être un moyen… Mais il est fragile.

- Quel moyen ?

Gils se tourna vers Thurídr et la fixa dans les yeux.

- Toi.

- Comment ?

- Tu dis qu’il est parti ce matin ?

- Oui…

- Et… As-tu fais avec lui ce que font ensemble mari et femme ?

Thurídr dévisagea Gils qui, imperturbable, attendait la réponse. Elle sentit sa respiration se comprimer. Elle baissa la tête et, d’une main inquiète, serra nerveusement un pan de sa robe, puis se reprit et répondit avec franchise.

- Je l’ai fait.

- Alors non seulement vos esprits, mais vos corps aussi ne font qu’un. Les liens qui vous unissent sont encore forts ; tu peux l’aider.

Gils tira à lui sa besace et fouilla son contenu. Il en sortit un bâtonnet ressemblant à du chanvre et une poche en tissu.

- Nous allons rester près du feu... Thurídr, je dois te prévenir que ce n’est pas sans risque. Lorsqu’on voyage hors de la dimension impartie communément aux humains, on peut rencontrer des êtres qui vont se souvenir de nous, qui pourraient venir jusqu’ici et s’installer dans la maison.

- S’ils sont amis, je les accueillerai ; s’ils sont mauvais, tu m’aideras à les chasser.

- Bien... A partir de maintenant, tu feras tout ce que je te dirai de faire.

Thurídr essuya ses yeux pour effacer les dernières larmes et montra un visage déterminé.

- Je suis prête.

Gils ouvrit la poche. Elle contenait des minéraux translucides de différentes couleurs. Il plaça les minéraux un à un sur le sol, traçant un demi-cercle d’un bord de la cheminée à l’autre. Ainsi, rituellement enfermés près du feu, Gils prit les épaules de Thurídr et les tourna davantage vers lui.

- Thurídr, mets-toi face à moi, plus près.

Thurídr s’avança un peu et tourna son torse de manière à se placer bien devant Gils.

- Qu’allons-nous faire ?

- Nous allons voir à la place de Björn. A présent, ne pose plus de questions.

Gils prit le bâtonnet et en alluma une extrémité sur une braise. Le bâtonnet se mit à fumer et Gils le passa plusieurs fois, lentement, sous le visage de Thurídr pour qu’elle en inhale la fumée. Peu à peu, ses pupilles se dilatèrent, son regard devint fixe et elle eut du mal à garder la tête droite. Gils éteignit le bâtonnet en écrasant sa pointe incandescente contre la pierre, appuya la paume d’une main contre le front de Thurídr et de l’autre, lui tint le poignet.

- Thurídr, m’entends-tu ?

- Oui… répondit-elle d’une voix lente et pâteuse.

- Songe à présent à Björn ; songes-y fortement.

- Oui…

- Est-il avec toi ?

- Il est avec moi.

- Est-il près de toi ?

- Je sens sa respiration, sa chaleur. Il me touche ; il me sourit…

- A présent va là où se trouve Björn, Thurídr ; va.

- Je suis là où se trouve Björn.

- Que vois-tu ?

- Je vois de la neige.

- Que vois-tu d’autre ?

- La nuit ; il ne voit rien.

- Toi, vois-tu où il se trouve ?

- Oui…

- Où est-il ?

- Sur des roches ; beaucoup de roches.

- Quoi d’autre ?

- Un éboulis de roches, contre une paroi ; une paroi de pierre.

- Que fait-il ?

- Il tombe ; il ne bouge plus.

Deux larmes commencèrent à couler des yeux écarquillés de Thurídr.

- Reste calme. Décris-moi le lieu.

- Le défilé pour passer sur l’autre versant; beaucoup de neige…

- Tu es sûre qu’il est sur l’éboulis, à l’entrée du défilé ?

- Je suis sûre…

- Il y a une caverne non loin… Ce sera sa chance. Comment est Björn ?

- Son souffle est fragile ; très fragile.

- Comment est son esprit ?

- Son esprit s’est tu.

- Tu vas rendre vie à son esprit, Thurídr, tu vas ranimer sa volonté. Rappelle-toi une discussion que tu as eue avec lui, rappelle-toi un moment que vous avez tous deux aimé, et adresse-lui ce souvenir.

 

Il n’entendait plus la neige, ni le vent. Cela n’avait plus d’importance. Le silence s’était fait en lui. Puis, du fond du silence, une image d’une force surprenante, d’une grande beauté, vint à son esprit.

« Notre fils… Quel regard tu avais, quand tu parlais de notre fils… Tu étais dans mes bras. Je sens encore le parfum de ton corps… Nous sommes restés là, tu m’as parlé de notre fils. J’ai ri… J’ai appuyé ma main sur ton ventre, et je t’ai dit combien cela se voyait que cet enfant était le nôtre… Ton corps est mon royaume, à moi. Son fruit a mes traits et il aura ma force. Est-ce cela, mourir ? Avoir une pensée agréable avant de quitter son corps ? Est-ce toi, puissant Thórr ? T’apprêtes-tu à accueillir un valeureux qui n’a pas su être ton ami comme il se doit ? Si cela est, reçois alors mon amitié. Tu me connais, je n’oublie jamais un ami, je te serai fidèle dans les combats. »

 

- Son esprit s’est remis à frémir…

- Bien. A présent, Thurídr, tu vas nourrir son corps. Quand il aura été nourri, tu lui diras d’avancer encore un peu, en longeant la paroi. Tu lui diras de réunir son courage et d’avancer sans s’arrêter. Maintenant, pense à son corps.

- J’ai froid… J’ai très froid…

- Approche-toi du feu. Nourris-toi du feu et pense à son corps.

 

« Quelle est cette chaleur qui vient là ? Tu n’as pas encore perdu, navigateur. Je sais que c’est toi, Thórr, je le sens. Tu veux que je vive. Avec un allié tel que toi, le froid ne m’abattra pas. Tu veux que je ne perde pas courage, que je marche. Je le ferai, car ton amitié m’est précieuse à présent. Vois, puissant ami, je me lève, et je marche, aussi longtemps que tu me soutiens. Il n’est pas dit que je serai terrassé par de la neige. A présent je vois, puissant ami, combien tu étais avec moi lorsque j’ai combattu aux côtés des vikings de Jómsborg, je sais maintenant que c’est toi qui as voulu que je devienne le champion de Breidavík, pour être digne de ton amitié. Vois, j’avance, car tu me le commandes, je ne flanche pas. La paroi s’enfonce. Il y a une cavité ici. Elle s’enfonce davantage. On dirait une grotte. Est-ce là que tu as voulu me guider, puissant ami ? Je t’en remercie. Ce maudit vent n’a plus prise sur moi à présent. Mes habits sont trempés. Je ne parviens pas à calmer mon tremblement. Mais je tiendrai. Je te le jure, je tiendrai. Tu as la parole d’un ami. »

Il songea à l’image qui lui était revenue dans la tempête et voulut adresser une part de sa résolution à l’inspiratrice de ce moment. Pour se donner du courage dans le froid, il se mit à chanter.

 

La femme qui étend les draps

Dans le large lit

Ne serait pas satisfaite

De ma résolution

Si elle me savait,

Ô navigateur,

Couché seul et gelé

Dans une caverne.

 

Dehors, le sifflement du vent redoubla d’intensité, tel un prédateur lugubre qui, ayant presque terrassé sa proie, la voit s’échapper. Il se replia sur lui-même, son corps pris de tremblements, et chanta quelques vers.

 

En bien des endroits j’ai abordé,

Epuisé par les voyages ;

Et voici, hardi guerrier, que j’ai habité

Une caverne au lieu du lit d’une femme…